L’aiguisoir

Je me tiens là, patiemment. Dans un tel silence que j’entends mon propre écho. Il y a des lustres que l’on m’a utilisé, je me demande même si j’existe encore. Je reste dans mon coin prenant la poussière qui n’est jamais ramassée. De ce coin, haut perché sur la table, je regarde avec véhémence cette technologie mise de l’avant. Ces monstres accaparant mon maître, lui offrant une multitude de possibilités pour se divertir, pour créer. Mais est-ce vraiment de la création que de pousser un écran de son doigt? De choisir une simple couleur d’un seul clic?

Je perds mon temps, je reste immobile. Plus le temps avance, plus je la jalouse, plus la jalousie se faufile en moi. À son égard, au sien, au tien et au mien. À l’égard de cet écran gigantesque qui reproduit un personnage en mouvement, une musique que l’on fredonnait si aisément avant, cette voix totalement changée, qui n’est pas la même que celle qui l’a chanté au départ. Cette couleur et création instantanée qui bloque nos ruisseaux d’imagination, qui nous limite dans la création. Pour la rapidité, pour la facilité, tellement éphémère que l’on en oublie l’essence, cet enivrant sentiment de créer de ses propres doigts.

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Il n’y a pas si longtemps, pas assez loin pour dire jadis, mais assez loin pour croire que les gens ont oublié, j’acérais les crayons de mes lames aiguisées. J’affinais la fine pointe du crayon pour l’artiste, le maquilleur, l’étudiant ou le simple amant. Mes entrailles se mélangeaient de couleurs, entre le plomb, le bois, la cire, nul ne me résistait vraiment. D’un amant à l’autre pour créer le bonheur chez quelqu’un, de rendre l’utilité au crayon. De le rendre triomphant, comme à son jeune âge, même si tout à la fois je le vide peu à peu de sa jeunesse et l’attire vers la vieillesse voir la mort. Ces vertueux amants, durs comme du roc qui parfois s’accrochent, mais qui au final en ressortent toujours plus beau, plus fringants comme les jours d’avant.

Ça suffit! C’est futile, je ne devrais plus y penser, ces jours heureux n’existent plus, me voilà remplacé par la nouveauté, la jeunesse et l’accessibilité. La jalousie s’empare à nouveau de moi, je regarde la distance qui me sépare du plancher, pourrais-je le faire? Pourrais-je sauter et en finir là? Je reste à ma place, enkilosé par cette poussière, cette amertume et voilà qu’une main se tend vers moi et m’empoigne, déstabilisé j’attends…Et voilà que je reviens à mes vieilles habitudes, un nouvel amant, un nouveau crayon, tout jeune et fringuant, on ne m’a pas oublié, l’expérience gagne encore sur cette technologie, je ne suis qu’un aiguisoir, mais je suis armé de lames plus tranchantes que jamais, maître de l’expérience.

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